1 00:00:04,940 --> 00:00:09,900 Le troisième des droits 2 00:00:10,100 --> 00:00:13,260 moraux accordés aux journalistes, 3 00:00:13,460 --> 00:00:18,420 à la fois par le droit et par la déontologie, c'est la 4 00:00:18,640 --> 00:00:21,000 protection des sources d'information. 5 00:00:21,200 --> 00:00:25,620 Alors, à titre préliminaire, 6 00:00:25,960 --> 00:00:30,800 je précise que les sources, ce sont les personnes qui 7 00:00:31,000 --> 00:00:34,180 fournissent des informations au journaliste ou les moyens 8 00:00:34,380 --> 00:00:38,120 permettant d'identifier ces personnes. 9 00:00:38,580 --> 00:00:41,160 Les moyens, ça peut être des documents, des ordinateurs, 10 00:00:41,360 --> 00:00:42,120 des téléphones, etc. 11 00:00:43,160 --> 00:00:46,350 La protection des sources, c'est la protection de 12 00:00:46,550 --> 00:00:51,310 l'origine de l'information et non du contenu de cette information. 13 00:00:53,090 --> 00:00:58,050 C'est la raison pour laquelle il me semble assez contestable de lire, 14 00:00:58,930 --> 00:01:01,350 notamment dans les textes de déontologie, qu'un 15 00:01:01,550 --> 00:01:05,510 journaliste digne de ce nom garde le secret professionnel, 16 00:01:05,710 --> 00:01:08,270 puisque le secret professionnel, 17 00:01:08,510 --> 00:01:13,250 disons que la mission du journaliste, c'est de diffuser les 18 00:01:13,450 --> 00:01:14,550 informations dont il a connaissance. 19 00:01:14,990 --> 00:01:17,830 À condition de préciser que ce secret professionnel 20 00:01:18,030 --> 00:01:20,750 concerne l'origine de l'information, 21 00:01:21,290 --> 00:01:25,330 cela convient, mais la protection des sources ne 22 00:01:25,530 --> 00:01:28,070 concerne pas le contenu de l'information diffusée, 23 00:01:28,270 --> 00:01:30,350 qui est de l'essence même de la mission des journalistes. 24 00:01:31,250 --> 00:01:35,490 La problématique de ce sujet de la protection des sources, 25 00:01:35,690 --> 00:01:37,490 c'est que, bien sûr les journalistes voudraient 26 00:01:37,690 --> 00:01:41,330 qu'elle soit absolue, il s'agit de concilier la 27 00:01:41,530 --> 00:01:44,750 liberté d'enquêter des journalistes et, par la même le droit du 28 00:01:44,950 --> 00:01:45,710 public à l'information, 29 00:01:46,050 --> 00:01:51,009 avec les impératifs de l'ordre public, 30 00:01:51,490 --> 00:01:55,510 notamment la prévention et la répression des infractions, 31 00:01:55,850 --> 00:02:00,809 et donc assurer un juste équilibre entre ces droits 32 00:02:01,009 --> 00:02:03,270 concurrents, c'est toute la difficulté du sujet. 33 00:02:04,390 --> 00:02:09,350 La protection du secret des sources, je vais l'évoquer en deux temps : 34 00:02:09,770 --> 00:02:12,930 d'abord le principe général de protection des sources, 35 00:02:13,130 --> 00:02:17,890 qui est évidemment assorti d'une exception ; et puis 36 00:02:18,090 --> 00:02:21,250 j'évoquerai ensuite les modalités de protection du 37 00:02:21,450 --> 00:02:23,850 secret des sources dans le cadre d'une procédure pénale, 38 00:02:24,049 --> 00:02:27,510 puisque vous l'avez compris peut-être dans mon introduction, 39 00:02:27,890 --> 00:02:29,990 la question de la protection du secret des sources, 40 00:02:30,330 --> 00:02:32,750 elle se pose principalement 41 00:02:34,030 --> 00:02:38,530 dans le cadre d'une procédure pénale. 42 00:02:39,190 --> 00:02:42,330 Le principe de protection du 43 00:02:42,530 --> 00:02:45,330 secret des sources, il est 44 00:02:45,530 --> 00:02:50,290 affirmé par les textes à la 45 00:02:50,550 --> 00:02:55,510 fois déontologiques et juridiques, et il comporte une exception. 46 00:02:57,050 --> 00:02:59,590 L'affirmation du principe, 47 00:03:00,290 --> 00:03:04,470 elle est d'abord faite dans 48 00:03:04,670 --> 00:03:08,650 les textes déontologiques, je le disais tout à l'heure. 49 00:03:09,370 --> 00:03:12,330 Dès 1918, la charte des devoirs professionnels des 50 00:03:12,530 --> 00:03:15,730 journalistes français indique qu'un journaliste digne de ce 51 00:03:15,929 --> 00:03:17,690 nom garde le secret professionnel. 52 00:03:17,890 --> 00:03:20,870 La charte d'éthique professionnelle du SNJ de 53 00:03:21,070 --> 00:03:25,830 2011 reprend ce principe en disant qu'un journaliste 54 00:03:26,290 --> 00:03:29,210 digne de ce nom garde le secret professionnel et 55 00:03:29,410 --> 00:03:32,250 protège les sources de ses informations, ce qui me 56 00:03:32,450 --> 00:03:34,690 semble plus conforme à la réalité de la question. 57 00:03:35,290 --> 00:03:40,250 Le même principe est consacré dans la charte de Munich et 58 00:03:40,510 --> 00:03:42,650 dans la charte d'éthique mondiale des journalistes. 59 00:03:42,850 --> 00:03:45,870 Donc, à l'origine, c'est un principe de nature 60 00:03:46,070 --> 00:03:50,830 déontologique qui est revendiqué à cor et à cri par 61 00:03:51,230 --> 00:03:53,490 les journalistes professionnels. 62 00:03:56,470 --> 00:04:00,470 Alors, plus récemment que la 63 00:04:00,670 --> 00:04:05,430 charte de 1918, la question de la protection des sources 64 00:04:05,950 --> 00:04:10,850 a été abordée, enfin elle est abordée dans les avis du 65 00:04:11,049 --> 00:04:11,809 conseil de déontologie 66 00:04:12,009 --> 00:04:16,750 journalistique et de médiation. 67 00:04:17,670 --> 00:04:21,950 Et notamment, le manquement 68 00:04:22,150 --> 00:04:26,909 au secret des sources a été relevé par le CDJM dans un 69 00:04:27,109 --> 00:04:32,030 avis du 21 juillet 2020 qui concernait un reportage de 70 00:04:32,590 --> 00:04:35,750 France 24 diffusé sur 71 00:04:35,950 --> 00:04:40,710 l'action de l'armée française au Sahel. 72 00:04:42,190 --> 00:04:45,030 Le reportage s'appelait "L'armée française, l'ultime 73 00:04:45,229 --> 00:04:47,690 rempart contre la menace djihadiste au Sahel". 74 00:04:48,410 --> 00:04:53,370 Et apparaissait dans ce reportage un éleveur malien 75 00:04:53,770 --> 00:04:58,150 dont le visage n'avait pas 76 00:04:58,349 --> 00:05:00,810 été flouté et qui, trois 77 00:05:01,010 --> 00:05:05,530 semaines après avoir été 78 00:05:05,729 --> 00:05:07,610 interviewé par les journalistes de France 24, 79 00:05:07,970 --> 00:05:12,870 a été assassiné par des terroristes dans son village 80 00:05:13,070 --> 00:05:14,370 au nord du Mali. 81 00:05:15,290 --> 00:05:18,650 Et donc, ce conseil de déontologie journalistique et 82 00:05:18,849 --> 00:05:23,609 de médiation a été saisi de ce qui était considéré comme 83 00:05:23,910 --> 00:05:25,770 un manquement à la déontologie journalistique. 84 00:05:26,110 --> 00:05:29,830 Et dans son avis du 21 juillet 2020, il rappelle que le principe 85 00:05:30,030 --> 00:05:32,970 de protection des sources est une règle cardinale de la 86 00:05:33,170 --> 00:05:34,290 déontologie du journalisme. 87 00:05:37,210 --> 00:05:42,050 Le fait que la personne, parce que c'était le cas de 88 00:05:42,250 --> 00:05:45,850 cet éleveur malien, donc Sadou Yehia, 89 00:05:46,050 --> 00:05:51,010 le fait que la personne ait 90 00:06:00,050 --> 00:06:00,910 conscience d'être filmée ne change rien à la question de 91 00:06:01,110 --> 00:06:01,870 son identification. 92 00:06:02,070 --> 00:06:03,170 Alors tout en admettant que 93 00:06:03,370 --> 00:06:08,130 l'anonymisation de ce 94 00:06:09,150 --> 00:06:13,730 témoignage n'aurait pas forcément garantit que le 95 00:06:13,930 --> 00:06:16,850 témoin n'aurait pas été assassiné, 96 00:06:17,070 --> 00:06:22,030 le conseil relève que "cela aurait été une précaution de 97 00:06:22,250 --> 00:06:25,270 principe pour ne pas ajouter du risque au risque". 98 00:06:25,610 --> 00:06:30,570 Vous voyez, cet avis me permet d'illustrer le fait, 99 00:06:31,190 --> 00:06:33,490 ce que j'aurais dû dire antérieurement, que la 100 00:06:33,690 --> 00:06:35,650 protection des sources est un droit pour les journalistes, 101 00:06:35,849 --> 00:06:37,330 mais c'est aussi une obligation. 102 00:06:37,890 --> 00:06:39,730 Je vous ai dit que ma distinction entre droit et 103 00:06:39,930 --> 00:06:43,510 obligation pouvait être contestée. 104 00:06:44,570 --> 00:06:49,410 Principe déontologique ensuite, chronologiquement, ce 105 00:06:49,610 --> 00:06:51,650 principe a été consacré par la jurisprudence. 106 00:06:51,890 --> 00:06:54,910 Alors, les juges français, le principe n'était pas dans 107 00:06:55,110 --> 00:06:55,910 la loi jusqu'en 2010. 108 00:06:57,070 --> 00:07:00,510 Donc, les juges saisis de questions d'atteinte au 109 00:07:00,710 --> 00:07:03,750 secret des sources assuraient une assez bonne protection 110 00:07:03,950 --> 00:07:05,230 des sources journalistiques. 111 00:07:05,550 --> 00:07:10,490 Mais la première juridiction qui a pris en main la 112 00:07:10,690 --> 00:07:12,390 protection des sources journalistiques, c'est la 113 00:07:12,590 --> 00:07:15,510 Cour européenne des droits de l'homme dans un arrêt que je 114 00:07:15,710 --> 00:07:17,750 cite parce que c'est un arrêt emblématique qui s'appelle 115 00:07:17,950 --> 00:07:19,470 Goodwin contre Royaume-Uni. 116 00:07:19,970 --> 00:07:23,590 Monsieur Goodwin était un journaliste britannique qui 117 00:07:23,789 --> 00:07:27,690 avait enquêté sur une entreprise, l'entreprise Tetra, je crois, 118 00:07:27,930 --> 00:07:32,170 et qui avait publié des documents internes de cette 119 00:07:32,370 --> 00:07:37,130 entreprise couverts par le secret des affaires, 120 00:07:37,870 --> 00:07:42,750 et donc l'entreprise voulait connaître la source ou les 121 00:07:42,950 --> 00:07:45,510 sources de ce journaliste pour éventuellement prendre 122 00:07:45,710 --> 00:07:48,550 des sanctions à l'égard de la personne qui aurait violé le 123 00:07:48,750 --> 00:07:49,510 secret des affaires. 124 00:07:50,930 --> 00:07:54,530 Et donc, devant la justice britannique, l'entreprise 125 00:07:54,729 --> 00:07:58,030 Tetra avait obtenu une ordonnance de divulgation, 126 00:07:58,330 --> 00:08:00,990 autrement dit une injonction faite au journaliste de 127 00:08:01,190 --> 00:08:05,350 divulguer ses sources pour permettre la sanction, 128 00:08:05,730 --> 00:08:08,190 la répression ou la sanction des atteintes portées au 129 00:08:08,390 --> 00:08:09,150 secret des affaires. 130 00:08:09,349 --> 00:08:11,670 Monsieur Goodwin est allé devant la Cour européenne des 131 00:08:11,870 --> 00:08:13,750 droits de l'homme en avançant la violation de sa liberté 132 00:08:13,950 --> 00:08:16,290 d'expression et il a gagné. 133 00:08:16,510 --> 00:08:19,450 La Cour européenne des droits de l'homme, dans son arrêt du 134 00:08:19,650 --> 00:08:24,409 27 mars 1996, pose un principe qu'elle va réitérer 135 00:08:25,050 --> 00:08:30,010 au fil de ses arrêts et que je cite au moins partiellement. 136 00:08:31,230 --> 00:08:33,490 Deux éléments : "la protection des sources 137 00:08:33,690 --> 00:08:35,590 journalistiques est l'une des pierres angulaires de la 138 00:08:35,790 --> 00:08:36,590 liberté de la presse". 139 00:08:37,750 --> 00:08:40,710 La protection des sources ne figure pas en tant que telle 140 00:08:40,910 --> 00:08:42,270 dans la convention européenne des droits de l'homme, 141 00:08:42,470 --> 00:08:44,010 pas plus qu'elle n'est dans la constitution française, 142 00:08:44,570 --> 00:08:47,810 mais la Cour européenne a déduit de la liberté 143 00:08:48,010 --> 00:08:52,770 d'expression consacrée par l'article 10 ce principe de 144 00:08:52,970 --> 00:08:55,410 protection des sources journalistiques. La Cour 145 00:08:55,610 --> 00:08:57,790 européenne poursuit : "l'absence d'une telle 146 00:08:57,990 --> 00:09:01,030 protection pourrait dissuader les sources journalistiques 147 00:09:01,230 --> 00:09:03,890 d'aider la presse à informer le public sur des questions 148 00:09:04,090 --> 00:09:04,870 d'intérêt général. 149 00:09:05,450 --> 00:09:08,670 La presse pourrait être moins à même de jouer son rôle 150 00:09:08,870 --> 00:09:10,110 indispensable de chien de garde". 151 00:09:10,410 --> 00:09:13,910 Donc, c'est au nom de la liberté de la presse que doit 152 00:09:14,110 --> 00:09:17,290 être assurée la protection des sources journalistiques. 153 00:09:17,610 --> 00:09:21,610 Alors, je le dis d'ores et déjà, dans cet arrêt Goodwin, 154 00:09:21,950 --> 00:09:26,730 la Cour européenne des droits de l'homme esquisse une 155 00:09:26,930 --> 00:09:29,830 exception à cette protection des sources qui serait 156 00:09:30,030 --> 00:09:34,190 l'existence d'un impératif prépondérant d'intérêt public 157 00:09:34,390 --> 00:09:35,250 qu'elle ne définit pas. 158 00:09:35,990 --> 00:09:40,270 La Cour nous dit qu'une ordonnance de divulgation des 159 00:09:40,470 --> 00:09:45,230 sources par un journaliste "ne saurait se concilier avec 160 00:09:45,610 --> 00:09:48,930 l'article 10 de la convention que si elle se justifie par 161 00:09:49,130 --> 00:09:51,470 un impératif prépondérant d'intérêt public", c'est 162 00:09:51,670 --> 00:09:53,470 l'exception que je vais évoquer dans un instant. 163 00:09:54,570 --> 00:09:56,690 Et donc, sous l'influence de la Cour européenne des droits 164 00:09:56,890 --> 00:09:57,910 de l'homme, alors il n'y a pas eu un seul arrêt, 165 00:09:58,110 --> 00:10:00,170 il y en a eu une série, la France a été condamnée un 166 00:10:00,370 --> 00:10:02,830 certain nombre de fois pour violation de la liberté 167 00:10:03,030 --> 00:10:04,810 d'expression des journalistes dont elle n'avait pas 168 00:10:05,010 --> 00:10:08,350 suffisamment protégé les sources, et donc le législateur français, 169 00:10:08,550 --> 00:10:11,470 par une loi dite Dati, puisque madame Dati était 170 00:10:11,670 --> 00:10:16,430 alors garde des Sceaux, du 4 janvier 2010, le 171 00:10:16,750 --> 00:10:19,610 législateur français a introduit le principe de 172 00:10:19,810 --> 00:10:23,910 protection des sources dans la loi du 29 juillet 1881 sur 173 00:10:24,110 --> 00:10:24,930 la liberté de la presse. 174 00:10:25,170 --> 00:10:28,990 Alors, pour être très honnête, il y avait dans la loi du 30 175 00:10:29,190 --> 00:10:32,550 septembre 1986 sur l'audiovisuel un article 44-6 176 00:10:32,750 --> 00:10:36,370 qui reconnaissait la protection des sources des 177 00:10:36,570 --> 00:10:39,130 journalistes de l'audiovisuel public, 178 00:10:39,330 --> 00:10:43,710 et en fait cet article 44-6 est devenu, 179 00:10:43,910 --> 00:10:48,590 plus ou moins dans les mêmes termes, l'article 2 bis que j'ai déjà évoqué, 180 00:10:48,790 --> 00:10:52,930 qui consacre le droit d'opposition, le droit de refuser de 181 00:10:53,130 --> 00:10:55,850 divulguer ses sources et le droit moral d'auteur, 182 00:10:56,050 --> 00:10:58,290 j'y reviendrai ultérieurement. 183 00:10:58,550 --> 00:11:01,590 Donc, le principe de protection des sources est 184 00:11:01,790 --> 00:11:04,150 aujourd'hui consacré, je l'ai dit en évoquant la 185 00:11:04,350 --> 00:11:06,650 définition du journaliste professionnel à l'article 2, 186 00:11:06,850 --> 00:11:10,890 alinéa premier, de la loi du 29 juillet 1881. 187 00:11:11,870 --> 00:11:15,810 Ce principe est ainsi formulé : "le secret des sources des 188 00:11:16,010 --> 00:11:17,970 journalistes est protégé dans l'exercice de leur mission 189 00:11:18,170 --> 00:11:21,150 d'information du public", et vous vous en souvenez, 190 00:11:21,350 --> 00:11:23,970 l'alinéa 2 donne une définition du journaliste 191 00:11:24,170 --> 00:11:27,490 auquel s'applique cette protection des sources. 192 00:11:28,030 --> 00:11:31,650 Alors, que penser de cette 193 00:11:31,850 --> 00:11:34,710 insertion du principe de protection des sources dans 194 00:11:34,910 --> 00:11:35,670 la loi de 1881 ? 195 00:11:35,870 --> 00:11:39,510 Alors, certes, c'est une loi emblématique, ça a une valeur 196 00:11:39,710 --> 00:11:42,850 symbolique importante, 197 00:11:43,050 --> 00:11:46,470 et puis le principe de protection des sources, 198 00:11:46,670 --> 00:11:49,490 qui était un principe déontologique et jurisprudentiel, 199 00:11:49,690 --> 00:11:53,170 acquiert une force législative, ce qui est une bonne chose. 200 00:11:53,510 --> 00:11:55,710 Après, il n'est pas tout à fait certain que la loi de 201 00:11:55,910 --> 00:12:00,030 1881 soit la meilleure place pour introduire ce principe qui, 202 00:12:00,230 --> 00:12:04,770 finalement, va trouver à s'appliquer ou va poser 203 00:12:04,970 --> 00:12:08,010 problème en cas de procédure pénale. 204 00:12:09,230 --> 00:12:14,090 Alors, ce principe s'applique donc aux journalistes professionnels, 205 00:12:14,350 --> 00:12:19,310 il ne s'applique pas aux étudiants journalistes qui, 206 00:12:19,690 --> 00:12:21,790 pourtant, pourraient être amenés, dans le cadre de leur enquête, 207 00:12:21,990 --> 00:12:23,630 à devoir taire leurs sources 208 00:12:23,830 --> 00:12:28,590 d'information. Dans le texte 209 00:12:29,990 --> 00:12:34,950 qui est devenu la loi du 16 novembre 2016, dite anti-Bolloré, 210 00:12:35,630 --> 00:12:39,410 était prévue d'étendre la protection des sources 211 00:12:40,490 --> 00:12:45,170 d'abord au directeur de publication et de rédaction, 212 00:12:45,370 --> 00:12:48,270 et puis à tout collaborateur de la rédaction qui aurait pu 213 00:12:48,470 --> 00:12:49,990 être amené à prendre connaissance de sources. 214 00:12:50,190 --> 00:12:53,190 Cette disposition a été invalidée par le Conseil 215 00:12:53,390 --> 00:12:57,630 constitutionnel qui y a vu une atteinte à d'autres 216 00:12:57,830 --> 00:12:59,050 droits et libertés. 217 00:12:59,890 --> 00:13:02,850 Donc, un principe énoncé à 218 00:13:03,050 --> 00:13:05,650 l'alinéa premier de l'article 2, 219 00:13:05,850 --> 00:13:10,610 mais qui comporte une exception, alors pas deux contrairement 220 00:13:11,110 --> 00:13:14,070 à ce qu'on peut penser, mais une exception qui est 221 00:13:14,270 --> 00:13:16,670 l'existence d'un impératif prépondérant d'intérêt public. 222 00:13:16,890 --> 00:13:19,430 Alors, le législateur français a été assez docile, 223 00:13:19,630 --> 00:13:22,610 a repris le vocable de la Cour européenne des droits de l'homme, 224 00:13:22,810 --> 00:13:25,610 mais sans s'expliquer sur ce que c'était qu'un impératif 225 00:13:25,810 --> 00:13:27,010 prépondérant d'intérêt public. 226 00:13:28,310 --> 00:13:33,270 L'article 2 de la loi du 29 227 00:13:35,090 --> 00:13:39,350 juillet 1881 indique que, 228 00:13:39,610 --> 00:13:44,570 donc après avoir énoncé le principe de protection des sources, 229 00:13:45,810 --> 00:13:49,410 indique dans son alinéa 3 230 00:13:49,610 --> 00:13:53,290 qu'il ne peut être porté atteinte, directement ou indirectement, 231 00:13:53,490 --> 00:13:56,750 au secret des sources que si un impératif prépondérant 232 00:13:56,950 --> 00:14:01,710 d'intérêt public le justifie et que, conformément à toute 233 00:14:01,910 --> 00:14:04,750 restriction apportée à une liberté fondamentale, 234 00:14:04,950 --> 00:14:08,010 si les mesures sont strictement nécessaires et 235 00:14:08,210 --> 00:14:11,070 proportionnées au but légitime poursuivi. 236 00:14:11,270 --> 00:14:14,070 Alors, assez curieusement, le texte indique ensuite que 237 00:14:14,270 --> 00:14:18,210 l'atteinte au secret des sources ne peut en aucun cas 238 00:14:18,410 --> 00:14:21,110 consister en une obligation pour le journaliste de 239 00:14:21,310 --> 00:14:22,070 révéler ses sources. 240 00:14:22,770 --> 00:14:25,270 S'il y a une atteinte, c'est bien que le journalisme 241 00:14:25,470 --> 00:14:26,430 va quand même révéler ses sources. 242 00:14:26,630 --> 00:14:30,410 Donc, c'est ce principe, cette exception, c'est 243 00:14:30,610 --> 00:14:32,530 l'existence d'un impératif prépondérant d'intérêt public 244 00:14:33,190 --> 00:14:37,950 qui est apprécié diversement par la jurisprudence dans 245 00:14:38,150 --> 00:14:41,430 l'affaire des fadettes du Monde. 246 00:14:41,650 --> 00:14:44,910 Alors, c'était une affaire où Le Monde avait publié un 247 00:14:45,110 --> 00:14:49,870 article comportant des extraits de procès-verbaux 248 00:14:50,990 --> 00:14:53,010 suite à une affaire Bettencourt, 249 00:14:53,210 --> 00:14:56,950 je crois, et donc il y avait 250 00:14:57,150 --> 00:15:01,910 eu une action engagée pour violation du secret de 251 00:15:02,410 --> 00:15:03,170 l'enquête et de l'instruction. 252 00:15:03,370 --> 00:15:05,710 Donc, il fallait que les magistrats trouvent la 253 00:15:05,910 --> 00:15:08,510 personne qui avait violé le secret de l'enquête et de 254 00:15:08,710 --> 00:15:10,850 l'instruction en donnant les documents au journaliste du Monde, 255 00:15:11,050 --> 00:15:15,350 et cette publication a donné 256 00:15:15,550 --> 00:15:16,770 lieu à deux types de réquisitions. 257 00:15:16,970 --> 00:15:19,370 D'abord, des réquisitions administratives par le 258 00:15:19,570 --> 00:15:23,890 directeur général du renseignement, 259 00:15:24,090 --> 00:15:27,030 un certain Bernard Squarcini, dont on a parlé encore 260 00:15:27,230 --> 00:15:30,490 récemment dans les médias, qui étaient évidemment illégales, 261 00:15:30,690 --> 00:15:34,450 mais l'État voulait savoir qui avait violé le secret de 262 00:15:34,650 --> 00:15:35,410 l'enquête et de l'instruction. 263 00:15:35,610 --> 00:15:39,430 Et puis des réquisitions ordonnées dans le cadre de la 264 00:15:39,630 --> 00:15:43,630 procédure pour violation du secret de l'enquête et de 265 00:15:43,830 --> 00:15:45,370 l'instruction, donc des réquisitions judiciaires. 266 00:15:46,170 --> 00:15:49,570 Et comme on le verra ultérieurement, 267 00:15:49,790 --> 00:15:54,310 les réquisitions qui concernent des journalistes 268 00:15:54,510 --> 00:15:57,290 ne peuvent être faites par un magistrat qu'avec l'accord 269 00:15:57,490 --> 00:15:59,690 des personnes concernées, en l'occurrence des journalistes. 270 00:15:59,890 --> 00:16:02,310 Eh bien, les magistrats s'étaient adressés 271 00:16:02,510 --> 00:16:04,630 directement aux opérateurs de téléphonie des journalistes 272 00:16:04,830 --> 00:16:08,010 du Monde pour avoir leurs fadettes, leurs factures téléphoniques 273 00:16:08,210 --> 00:16:10,970 détaillée dite fadettes, et donc identifier leurs 274 00:16:11,170 --> 00:16:12,970 contacts et leurs sources. 275 00:16:13,630 --> 00:16:17,530 Mais la Cour de cassation a considéré que ces 276 00:16:17,730 --> 00:16:20,770 réquisitions à un tiers concernaient quand même des 277 00:16:20,970 --> 00:16:23,050 journalistes, elles devaient être subordonnées à leur accord, 278 00:16:23,250 --> 00:16:26,890 et dans un arrêt du 6 décembre 2011, 279 00:16:27,390 --> 00:16:32,350 eh bien, elle considère que 280 00:16:34,770 --> 00:16:38,030 l'atteinte portée au secret des sources des journalistes 281 00:16:38,230 --> 00:16:40,530 n'était pas justifiée par l'existence d'un impératif 282 00:16:40,730 --> 00:16:43,930 prépondérant d'intérêt public et que la mesure, donc 283 00:16:44,130 --> 00:16:48,250 l'acquisition des factures de téléphone détaillées, 284 00:16:48,450 --> 00:16:52,030 n'était pas strictement nécessaire, proportionnée au but légitime 285 00:16:52,230 --> 00:16:52,990 poursuivi. Alors, dans une 286 00:16:53,190 --> 00:16:55,310 affaire Sud-Ouest, il a été tranché dans un sens différent. 287 00:16:55,510 --> 00:17:00,210 Donc, cette exception, elle est contestée, elle est 288 00:17:00,410 --> 00:17:01,870 critiquée par les journalistes en raison de 289 00:17:02,070 --> 00:17:04,470 l'imprécision de la notion d'impératif prépondérant 290 00:17:04,670 --> 00:17:05,430 d'intérêt public. 291 00:17:05,730 --> 00:17:07,710 Les journalistes souhaiteraient que la loi 292 00:17:07,910 --> 00:17:11,450 française adopte une rédaction similaire à celle 293 00:17:11,650 --> 00:17:15,910 de la loi belge qui prévoit expressément les crimes et délits, 294 00:17:16,110 --> 00:17:19,230 donc graves, pour lesquels il serait possible de porter 295 00:17:19,430 --> 00:17:20,650 atteinte au secret des sources. 296 00:17:20,910 --> 00:17:24,430 Alors, c'est l'autre élément que je voulais donner à cette 297 00:17:24,630 --> 00:17:27,869 restriction générale au secret des sources, 298 00:17:28,130 --> 00:17:30,510 l'existence d'un impératif prépondérant d'intérêt public 299 00:17:30,710 --> 00:17:32,870 que j'appelle parfois IPIP pour faire plus court. 300 00:17:34,970 --> 00:17:37,970 J'envisage le cas particulier d'une procédure pénale, 301 00:17:38,170 --> 00:17:41,570 puisqu'en fait, la question de la protection du secret 302 00:17:41,770 --> 00:17:45,710 des sources va se poser lorsque ce secret va entrer 303 00:17:45,910 --> 00:17:47,270 en conflit avec un autre secret. 304 00:17:47,730 --> 00:17:50,750 Dans mon exemple des fadettes du Monde, le secret de l'enquête et de 305 00:17:50,950 --> 00:17:55,230 l'instruction, et qu'il va falloir trancher ce conflit de secret, 306 00:17:55,630 --> 00:17:58,910 sanctionner l'auteur de la violation du secret de 307 00:17:59,110 --> 00:18:02,090 l'enquête et de l'instruction, mais sans porter atteinte au 308 00:18:02,290 --> 00:18:03,050 secret des sources. 309 00:18:03,250 --> 00:18:07,810 Le cas particulier d'une procédure pénale, l'article 2 310 00:18:08,010 --> 00:18:12,770 de la loi de 1881 indique 311 00:18:13,690 --> 00:18:18,430 dans son alinéa 5 que lorsque... 312 00:18:19,070 --> 00:18:23,710 au cours d'une procédure pénale, 313 00:18:24,370 --> 00:18:28,190 il est tenu compte, pour apprécier la nécessité de l'atteinte, 314 00:18:28,470 --> 00:18:31,410 de la gravité du crime ou du délit, 315 00:18:31,730 --> 00:18:35,730 d'abord, de l'importance de l'information recherchée pour 316 00:18:35,930 --> 00:18:39,330 la répression, la prévention de cette infraction et du 317 00:18:39,530 --> 00:18:44,110 caractère indispensable des mesures d'investigation pour 318 00:18:44,310 --> 00:18:45,830 la manifestation de la vérité. 319 00:18:46,030 --> 00:18:49,390 Pour trouver l'auteur d'un crime ou d'un délit, 320 00:18:49,590 --> 00:18:53,190 de la violation d'un secret qui a informé les journalistes, 321 00:18:53,390 --> 00:18:57,250 qui a commis une infraction, eh bien il va falloir 322 00:18:57,450 --> 00:19:00,350 peut-être procéder à des mesures qui porteraient 323 00:19:00,550 --> 00:19:02,010 atteinte au secret des sources. 324 00:19:02,330 --> 00:19:06,530 Alors, évidemment, un journaliste qui connaîtrait 325 00:19:06,730 --> 00:19:09,570 l'existence ou la menace d'un attentat terroriste 326 00:19:09,770 --> 00:19:13,790 évidemment donnerait sans hésiter ses sources 327 00:19:13,990 --> 00:19:15,970 d'information s'il avait quelqu'un susceptible de 328 00:19:16,170 --> 00:19:17,390 témoigner en ce sens. 329 00:19:18,530 --> 00:19:21,610 Mais la question, elle peut se poser, elle s'est posée à propos 330 00:19:21,810 --> 00:19:24,630 d'un reportage de l'émission Les Infiltrés, donc qui 331 00:19:24,830 --> 00:19:27,150 reposait sur le principe de l'usage de la caméra cachée. 332 00:19:27,350 --> 00:19:29,210 On y reviendra, ça pose d'autres questions d'ordre 333 00:19:29,410 --> 00:19:34,170 déontologique, et c'était une émission des Infiltrés sur 334 00:19:34,750 --> 00:19:35,790 des réseaux pédophiles. 335 00:19:36,970 --> 00:19:39,750 Donc, il y avait des membres de ces réseaux qui 336 00:19:39,950 --> 00:19:43,250 témoignaient devant la caméra, et la question de la 337 00:19:43,450 --> 00:19:46,790 révélation de l'identité de ces personnes s'est posée, 338 00:19:46,990 --> 00:19:48,790 ça a suscité un débat dans la profession. Finalement, 339 00:19:48,990 --> 00:19:51,410 les auteurs du reportage ont donné leurs sources, 340 00:19:51,610 --> 00:19:54,310 puisqu'il y a dans le Code pénal une disposition qui 341 00:19:54,510 --> 00:19:56,530 oblige tout citoyen à 342 00:19:56,730 --> 00:20:00,730 dénoncer des crimes qui 343 00:20:00,930 --> 00:20:05,690 pourraient conduire à un 344 00:20:06,330 --> 00:20:11,290 crime ou qui pourraient, de façon à pouvoir l'éviter. 345 00:20:11,930 --> 00:20:15,310 Donc, on sent que la protection du secret des sources, 346 00:20:15,510 --> 00:20:16,930 elle ne peut pas être absolue. 347 00:20:17,130 --> 00:20:20,210 La loi prévoit une exception générale et puis le cas 348 00:20:20,410 --> 00:20:23,910 particulier de la procédure pénale, mais le champ de cette 349 00:20:24,110 --> 00:20:28,870 exception laisse une large place à l'interprétation 350 00:20:31,110 --> 00:20:34,870 jurisprudentielle, et donc cela ne semble pas très 351 00:20:35,070 --> 00:20:38,570 sécurisant pour les journalistes.