1 00:00:04,960 --> 00:00:09,920 Nous passons maintenant à une autre partie du cours, 2 00:00:11,780 --> 00:00:15,240 consacrée précisément à ce qu'on va appeler l'intericonicité. 3 00:00:15,800 --> 00:00:19,320 On va voir que cette intericonicité va être à l’œuvre, 4 00:00:19,580 --> 00:00:22,200 pas seulement dans les photographies artistiques, 5 00:00:22,420 --> 00:00:25,360 mais aussi dans les photographies de presse. 6 00:00:27,040 --> 00:00:30,220 Alors, qu'est-ce qu'une photographie d'actualité ou 7 00:00:30,419 --> 00:00:32,119 une photographie de presse ? 8 00:00:32,320 --> 00:00:35,580 Une photographie de presse est censée participer à la 9 00:00:35,780 --> 00:00:36,680 construction d'un discours 10 00:00:36,880 --> 00:00:41,640 d'information qui va porter 11 00:00:42,520 --> 00:00:47,420 sur un événement qui est singulier et particularisé, 12 00:00:47,760 --> 00:00:52,160 donc qui est situé temporellement et donc un 13 00:00:52,360 --> 00:00:53,660 événement qui est en quelque sorte unique. 14 00:00:53,860 --> 00:00:56,680 Mais ce que va faire la photographie de presse, 15 00:00:56,880 --> 00:01:00,840 en plus de le représenter ou de le symboliser, selon une 16 00:01:01,040 --> 00:01:03,740 rhétorique que l'on a vue précédemment, elle va aussi 17 00:01:03,940 --> 00:01:08,700 s'inscrire dans une sérialité 18 00:01:08,900 --> 00:01:12,120 formelle, en faisant écho ou 19 00:01:12,320 --> 00:01:17,040 en empruntant sa forme à d'autres images, à des images 20 00:01:17,240 --> 00:01:19,060 qui ont déjà été vues. 21 00:01:20,600 --> 00:01:24,100 Ce qui veut dire que si la photographie de presse 22 00:01:24,300 --> 00:01:28,820 signifie un événement particulier, un fait d'actualité précis, 23 00:01:29,380 --> 00:01:33,960 un fait d'actualité qui est par ailleurs inconnus au public, 24 00:01:34,320 --> 00:01:38,920 qui vont découvrir ce fait d'actualité, la photographie 25 00:01:39,120 --> 00:01:43,240 de presse va également reprendre des conventions visuelles, 26 00:01:43,440 --> 00:01:48,199 tout un ensemble de formes qui sont déjà inscrites dans 27 00:01:48,420 --> 00:01:53,380 la mémoire culturelle et dans la mémoire visuelle des lecteurs. 28 00:01:56,000 --> 00:01:58,240 Donc on voit bien qu'une photographie de presse ne 29 00:01:58,440 --> 00:02:01,180 donne pas simplement à voir ou à représenter ou à 30 00:02:01,380 --> 00:02:06,020 signifier l'événement dont l'actualité parle, mais va 31 00:02:06,220 --> 00:02:09,860 solliciter des représentations visuelles antérieures, 32 00:02:10,860 --> 00:02:14,200 représentations qui portent bien sûr d'autres objets, 33 00:02:14,399 --> 00:02:16,300 d'autres événements de la réalité. 34 00:02:16,900 --> 00:02:19,880 Autrement dit, la photographie de presse 35 00:02:20,079 --> 00:02:23,280 réinscrit l'inconnu de l'événement dans une forme 36 00:02:23,480 --> 00:02:27,000 connue et reconnue par les spectateurs, par les lecteurs, 37 00:02:27,260 --> 00:02:30,080 par les publics, et une forme qui fait plus ou moins 38 00:02:30,280 --> 00:02:32,180 consensus dans la société. 39 00:02:33,480 --> 00:02:37,160 Cette réactivation des conventions formelles va agir 40 00:02:37,359 --> 00:02:41,300 comme des repères qui vont être reconnus, vont agir 41 00:02:41,500 --> 00:02:44,400 comme un jeu d'écho avec des images déjà connues, 42 00:02:44,600 --> 00:02:46,820 et va donc renforcer le sentiment du public 43 00:02:47,019 --> 00:02:51,160 d'appartenir à une même communauté s'il reconnaît, 44 00:02:51,359 --> 00:02:53,100 si ces formes sont reconnues. 45 00:02:53,540 --> 00:02:58,500 Par ailleurs, le recours à ces formes connues, à ces 46 00:02:58,700 --> 00:03:03,500 images déjà diffusées est en 47 00:03:04,560 --> 00:03:09,520 quelque sorte sécurisant pour le public de l'information, 48 00:03:11,240 --> 00:03:16,100 qui retrouve une forme qu'il reconnaît déjà, enfin qu'il 49 00:03:16,299 --> 00:03:21,060 connaît et qu'il reconnaît à travers finalement un discours visuel, 50 00:03:21,640 --> 00:03:24,620 mais une représentation visuelle qui met en scène, 51 00:03:24,880 --> 00:03:28,540 qui représente les déséquilibres du monde dont 52 00:03:28,739 --> 00:03:32,360 se repait le discours d'information. 53 00:03:33,040 --> 00:03:38,000 Vous voyez que ces formes qui sont reconnaissables, 54 00:03:40,780 --> 00:03:45,400 oui, réassurent ou sécurisent en quelque sorte le public 55 00:03:45,600 --> 00:03:47,840 face au désordre du monde 56 00:03:48,040 --> 00:03:52,060 dont l'actualité fait le récit. 57 00:03:53,040 --> 00:03:57,800 Mais voyez bien que cette mise en perspective d'une 58 00:03:58,000 --> 00:04:01,820 photographie de presse dans une série d'images antérieures, 59 00:04:02,019 --> 00:04:06,240 dans une série de formes visuelles reconnaissables, 60 00:04:07,540 --> 00:04:11,560 ne renvoie pas forcément à l'intention du photographe. 61 00:04:11,760 --> 00:04:14,660 Ce n'est pas une démarche intentionnelle de la part de 62 00:04:14,859 --> 00:04:17,959 celui qui filme ou de la part de celui qui prend la photo. 63 00:04:18,159 --> 00:04:22,919 C'est en quelque sorte un effet de lecture provoqué par 64 00:04:23,119 --> 00:04:25,460 les médiateurs de la photographie, 65 00:04:26,380 --> 00:04:31,340 dont les médias, et après les journalistes qui vont publier 66 00:04:31,680 --> 00:04:35,880 cette photographie, un effet de lecture qui est proposé au 67 00:04:36,080 --> 00:04:40,180 lectorat, et finalement les médias vont construire un 68 00:04:40,380 --> 00:04:44,740 regard en choisissant telle ou telle photo qu'ils jugent 69 00:04:44,940 --> 00:04:49,700 la plus représentative de l'événement, mais qu'ils jugent également 70 00:04:49,960 --> 00:04:53,900 finalement représentative par 71 00:04:54,099 --> 00:04:56,480 rapport aux images qui 72 00:04:56,680 --> 00:05:01,300 fondent ou constituent notre 73 00:05:01,500 --> 00:05:02,800 mémoire culturelle. 74 00:05:03,510 --> 00:05:07,300 L'intericonicité, c'est précisément cet effet de 75 00:05:07,500 --> 00:05:11,720 lecture qui met finalement une image actuelle en 76 00:05:11,920 --> 00:05:14,960 relation avec une image plus ancienne et qui est 77 00:05:15,159 --> 00:05:16,840 essentiellement déjà connue. 78 00:05:18,100 --> 00:05:22,320 L'intericonicité définit, 79 00:05:22,520 --> 00:05:26,740 comme le nom l'indique, inter/iconicité entre les images, 80 00:05:27,120 --> 00:05:31,040 un jeu de relation, un jeu de mise en perspective, 81 00:05:31,620 --> 00:05:35,720 un jeu d'écho, un jeu d'allusion entre deux images, 82 00:05:36,260 --> 00:05:39,780 l'une actuelle et l'autre, qui fait partie du répertoire 83 00:05:39,979 --> 00:05:44,739 iconographique, du répertoire de notre culture visuelle. 84 00:05:49,660 --> 00:05:54,620 L'exemple le plus emblématique de cet effet de lecture, 85 00:05:55,600 --> 00:05:58,020 de ce regard on va dire intericonique, 86 00:06:02,620 --> 00:06:07,140 est caractérisé par justement 87 00:06:07,340 --> 00:06:10,940 cette photographie célèbre, cette photographie de presse 88 00:06:11,140 --> 00:06:14,320 très célèbre qui est 89 00:06:14,520 --> 00:06:19,280 intitulée "La Pietà ou la madone de Bentalha". 90 00:06:19,860 --> 00:06:24,000 Alors, il s'agit d'une photographie qui a été prise 91 00:06:24,200 --> 00:06:27,620 pendant la guerre civile en Algérie où des massacres de 92 00:06:27,820 --> 00:06:30,580 civils ont plongé le pays dans le chaos. 93 00:06:31,120 --> 00:06:32,920 En effet, le 22 ou le 23 94 00:06:33,120 --> 00:06:37,780 septembre 1997, un carnage a 95 00:06:37,979 --> 00:06:41,120 lieu à Bentalha, Bentalha c'est une ville qui se situe 96 00:06:41,320 --> 00:06:42,340 à proximité d'Alger. 97 00:06:43,020 --> 00:06:47,979 Un photographe de l'AFP nommé Hocine Zaouar prend des 98 00:06:48,179 --> 00:06:51,240 photos des corps mutilés, des blessés et des morts et 99 00:06:51,440 --> 00:06:56,200 prend cette photo d'une femme en pleurs ou qui crie sa douleur. 100 00:06:57,660 --> 00:07:00,100 Là vous voyez que cette photographie de presse elle 101 00:07:00,300 --> 00:07:03,080 ne montre pas l'horreur des massacres, on ne la voit pas. 102 00:07:03,280 --> 00:07:06,780 Elle montre l'une des conséquences des massacres et 103 00:07:06,979 --> 00:07:11,739 les conséquences du massacre est caractérisée, est 104 00:07:12,100 --> 00:07:16,700 symbolisée par la monstration de la douleur d'une femme en 105 00:07:16,900 --> 00:07:19,720 particulier qui a la bouche ouverte, qui a la tête penchée, 106 00:07:19,940 --> 00:07:24,060 dont les yeux sont mis clos et qui est effondrée. 107 00:07:26,280 --> 00:07:30,480 Là le massacre en question, donc l'événement tragique va 108 00:07:30,680 --> 00:07:32,960 être symbolisé par cette 109 00:07:33,159 --> 00:07:36,560 photographie de presse qui montre, 110 00:07:37,060 --> 00:07:40,920 qui est construite autour de la monstration de 111 00:07:41,120 --> 00:07:44,200 l'expression de la douleur d'une femme en particulier. 112 00:07:45,420 --> 00:07:49,740 La douleur de cette femme signifie par métonymie la 113 00:07:49,940 --> 00:07:52,420 douleur de toutes les victimes de guerre. 114 00:07:53,460 --> 00:07:57,580 La légende qui va accompagner cette photo, qu'on appelle ça 115 00:07:57,780 --> 00:08:01,940 la Madone ou la Pietà de Bentalha, n'a pas été décidée par le 116 00:08:02,140 --> 00:08:05,580 photographe, mais plutôt par l'AFP, c'est-à-dire par l'agence de 117 00:08:05,780 --> 00:08:09,940 presse et vous voyez qu’avec la notion de Madone et avec 118 00:08:10,140 --> 00:08:14,480 la notion de Pietà on fait explicitement référence aux 119 00:08:14,680 --> 00:08:18,960 représentations picturales de la Vierge éplorée dans le 120 00:08:19,159 --> 00:08:23,919 christianisme. Donc c'est la 121 00:08:24,240 --> 00:08:28,720 légende qui va en quelque sorte être chargée de 122 00:08:28,920 --> 00:08:32,980 redéfinir un regard, une lecture occidentale pour 123 00:08:33,180 --> 00:08:37,580 cette photo et qui va participer au succès 124 00:08:37,780 --> 00:08:39,980 international précisément de cette photo. 125 00:08:41,340 --> 00:08:44,320 Il n'y a par la légende, la construction d'un interprétant, 126 00:08:44,520 --> 00:08:48,120 d'une grille d'interprétation artistique puisqu'on fait 127 00:08:48,320 --> 00:08:53,080 référence à une Pietà et la Pietà c'est un genre de la 128 00:08:53,280 --> 00:08:56,940 peinture religieuse que l'on va voir se développer à la 129 00:08:57,140 --> 00:08:59,000 Renaissance. Donc on va 130 00:08:59,200 --> 00:09:02,600 mobiliser un interprétant artistique et un interprétant 131 00:09:02,800 --> 00:09:06,020 aussi culturel qui fait 132 00:09:06,220 --> 00:09:08,360 référence à un passage du 133 00:09:08,560 --> 00:09:13,320 christianisme. Mais c'est le 134 00:09:13,520 --> 00:09:16,580 christianisme tel que l'art 135 00:09:17,260 --> 00:09:22,220 l'a consolidé et l'a donné, l'a imposé, l'a figuré sous 136 00:09:22,880 --> 00:09:25,760 la forme d'une Pietà, c'est-à-dire d'une femme qui 137 00:09:25,960 --> 00:09:28,940 exprime sa douleur et qui renvoie à la Vierge Marie 138 00:09:29,140 --> 00:09:30,480 quand elle pleure au pied 139 00:09:30,680 --> 00:09:35,440 justement de la croix où son 140 00:09:35,640 --> 00:09:37,880 fils Jésus-Christ est crucifié. 141 00:09:43,660 --> 00:09:46,520 La photo finalement, si elle montre une femme 142 00:09:46,720 --> 00:09:48,800 algérienne qui pleure ses proches, 143 00:09:49,180 --> 00:09:52,520 elle représente et signifie 144 00:09:52,720 --> 00:09:57,220 le symbole universel d'une mère dont l'archétype est la 145 00:09:57,420 --> 00:10:01,300 Vierge Marie qui pleure son fils, telle que l'histoire de la 146 00:10:01,500 --> 00:10:03,260 peinture occidentale le représente. 147 00:10:04,540 --> 00:10:06,620 On voit que cette photographie de presse 148 00:10:06,820 --> 00:10:11,220 finalement ne nous informe en rien des événements, 149 00:10:11,420 --> 00:10:16,120 du massacre qui a eu lieu dans la ville de Bentalha. 150 00:10:16,980 --> 00:10:21,520 Elle ne représente pas la réalité de la tragédie, 151 00:10:21,740 --> 00:10:26,120 elle ne représente pas non plus la réalité politique de 152 00:10:26,320 --> 00:10:27,700 la société algérienne de l'époque. 153 00:10:28,120 --> 00:10:31,460 Elle ne nous informe pas au sens strict, mais provoque 154 00:10:31,660 --> 00:10:34,900 chez nous des affects, une indignation, la colère. 155 00:10:36,360 --> 00:10:40,940 Devenue symbole, cette photo sert plus à dénoncer la 156 00:10:41,140 --> 00:10:43,860 souffrance qui est produite par les atrocités de la 157 00:10:44,060 --> 00:10:47,200 guerre en jouant sur notre sensibilité humaine. 158 00:10:47,600 --> 00:10:51,460 En devenant symbole, la photo perd de sa force 159 00:10:51,660 --> 00:10:56,420 testimoniale, singularisante et particularisante de l'événement, 160 00:10:56,860 --> 00:11:00,320 mais elle construit finalement un symbole qui, 161 00:11:00,660 --> 00:11:03,200 avec cette représentation d'une femme qui pleure, 162 00:11:04,020 --> 00:11:08,620 en l'identifiant ou en l'interprétant comme une madone, 163 00:11:08,900 --> 00:11:13,480 cela devient finalement la douleur emblématique, 164 00:11:13,860 --> 00:11:16,700 la douleur symbolisée de tous 165 00:11:16,900 --> 00:11:20,500 les effets tragiques des massacres. 166 00:11:24,620 --> 00:11:28,280 Cette douleur et cette détresse participent 167 00:11:28,480 --> 00:11:30,840 également à forger, à construire une lecture 168 00:11:31,040 --> 00:11:32,780 empathique face à la photo. 169 00:11:33,220 --> 00:11:38,180 L'empathie est en quelque sorte aussi inscrite dans le champ, 170 00:11:38,940 --> 00:11:42,580 dans la représentation de la photographie. Elle trouve 171 00:11:42,780 --> 00:11:46,380 finalement un écho par le 172 00:11:46,580 --> 00:11:50,140 geste consolateur de cette deuxième femme qui se trouve 173 00:11:50,340 --> 00:11:52,680 à côté de cette mère, de cette femme éplorée. 174 00:11:52,880 --> 00:11:55,480 Sans cette humanité ainsi 175 00:11:55,680 --> 00:12:00,440 représentée par la photo, l'image nous serait tout 176 00:12:01,040 --> 00:12:02,100 simplement insupportable. 177 00:12:02,540 --> 00:12:06,560 Il y a donc une rhétorique du pathos qui se met en place 178 00:12:06,760 --> 00:12:08,940 par le cadrage serré et avec 179 00:12:09,140 --> 00:12:12,660 une légende initiale qui 180 00:12:12,860 --> 00:12:16,740 stipule notamment que cette femme a perdu huit enfants. 181 00:12:17,140 --> 00:12:19,660 L'une des premières légendes était que cette femme avait 182 00:12:19,860 --> 00:12:20,620 perdu huit enfants. 183 00:12:22,700 --> 00:12:26,680 Ça construit finalement, comme je vous le disais, 184 00:12:27,500 --> 00:12:30,400 cette femme en une mère et 185 00:12:30,600 --> 00:12:35,360 symbolise la douleur universelle de toute mère 186 00:12:35,560 --> 00:12:37,860 face à la perte de ses enfants. 187 00:12:40,540 --> 00:12:44,420 Avec cette légende qui dit que cette femme a perdu huit enfants, 188 00:12:44,620 --> 00:12:49,380 il faut se rendre compte que cette légende est fausse. 189 00:12:51,920 --> 00:12:54,960 Car dans les faits, ce n'est pas une mère qui pleure, 190 00:12:55,200 --> 00:12:59,420 mais une femme et une sœur qui a perdu des membres de 191 00:12:59,620 --> 00:13:00,600 son entourage proche. 192 00:13:04,440 --> 00:13:08,720 Donc non seulement la première légende qui circule 193 00:13:08,920 --> 00:13:10,520 avec cette photographie est fausse, 194 00:13:10,720 --> 00:13:15,480 et de même, cet interprétant 195 00:13:15,680 --> 00:13:19,180 occidental diverge complètement avec la réalité 196 00:13:19,380 --> 00:13:21,680 du conflit algérien. 197 00:13:22,260 --> 00:13:25,920 Il ne permet pas de comprendre la réalité des 198 00:13:26,120 --> 00:13:28,220 enjeux de la guerre qui a 199 00:13:28,420 --> 00:13:32,600 sévi en Algérie dans les années 90, 200 00:13:33,020 --> 00:13:35,500 qui était en réalité une guerre civile. 201 00:13:36,720 --> 00:13:40,760 On peut comprendre pourquoi en Algérie l'accueil par le 202 00:13:40,960 --> 00:13:42,660 gouvernement de l'époque et les médias de cette 203 00:13:42,860 --> 00:13:46,060 photographie a été très défavorable. 204 00:13:46,320 --> 00:13:50,740 D'ailleurs, la personne photographiée, Madame Saâd, a même porté 205 00:13:50,940 --> 00:13:52,660 plainte contre le photographe. 206 00:13:52,960 --> 00:13:56,000 Il demeure que cette photographie va remporter le 207 00:13:56,200 --> 00:14:00,560 prestigieux prix du World Press Photo en 1997. 208 00:14:01,420 --> 00:14:05,460 Et cette photographie va non simplement être saluée comme 209 00:14:05,660 --> 00:14:10,420 étant une photo emblématique du photoreportage, mais elle 210 00:14:10,620 --> 00:14:13,940 va également connaître un autre destin que celui d'être 211 00:14:14,140 --> 00:14:15,560 une simple photographie d'information. 212 00:14:16,280 --> 00:14:18,400 Elle va devenir une ressource 213 00:14:18,600 --> 00:14:23,360 ou une photographie artistique, car elle va effectivement 214 00:14:23,560 --> 00:14:28,360 être au cœur de nombreuses expositions par la suite. 215 00:14:28,560 --> 00:14:33,460 De même, autour de cette photographie, de nombreux articles 216 00:14:33,660 --> 00:14:38,460 scientifiques et de nombreux livres vont lui être consacrés. 217 00:14:39,460 --> 00:14:42,780 Elle ne va pas être uniquement une photographie de presse, 218 00:14:42,980 --> 00:14:46,500 une photographie d'information, mais elle va venir nourrir 219 00:14:46,700 --> 00:14:50,200 une réflexion sur le rôle de l'image et le rôle de la 220 00:14:50,400 --> 00:14:54,280 photographie dans la société en général. 221 00:14:58,500 --> 00:15:00,600 On peut faire également une lecture mythique de cette 222 00:15:00,800 --> 00:15:02,120 photographie. Cette lecture 223 00:15:02,320 --> 00:15:04,300 mythique consiste à faire que des références 224 00:15:04,500 --> 00:15:08,080 iconographiques de la peinture occidentale soient 225 00:15:08,280 --> 00:15:12,040 considérées comme universelles et contribuent 226 00:15:12,240 --> 00:15:16,660 justement à porter un regard, à construire un type de 227 00:15:16,860 --> 00:15:20,840 regard sur cette photo, à construire un type de lecture, 228 00:15:21,040 --> 00:15:24,280 d'interprétation qui ne soit pas remis en cause. 229 00:15:24,480 --> 00:15:26,700 Et donc, ça va contribuer 230 00:15:26,900 --> 00:15:30,820 finalement à poser, à 231 00:15:31,020 --> 00:15:35,220 construire une hégémonie culturelle, 232 00:15:35,420 --> 00:15:38,240 à participer à une forme d'hégémonie culturelle. 233 00:15:38,780 --> 00:15:42,740 En effet, cet effet de lecture, contraint et construit par la 234 00:15:42,940 --> 00:15:46,300 légende et par le titre, "La Madone de Bentalha", 235 00:15:46,600 --> 00:15:50,800 révèle en creux l'existence d'un regard qui est construit 236 00:15:51,000 --> 00:15:55,120 par les agences et les médias occidentaux et qui relève 237 00:15:55,320 --> 00:15:57,740 d'une certaine forme d'hégémonie culturelle. 238 00:16:01,480 --> 00:16:05,700 On peut également avoir peut-être une lecture plus 239 00:16:05,900 --> 00:16:10,160 contemporaine également, qui dénonce en quelque sorte 240 00:16:10,360 --> 00:16:14,040 le mythe patriarcal des représentations des femmes 241 00:16:14,240 --> 00:16:15,100 dans la presse. 242 00:16:15,380 --> 00:16:20,340 En effet, la légende et le titre, bien que la légende soit erronée, 243 00:16:20,980 --> 00:16:25,680 mais le titre "Madone", le titre "Pietà de Bentalha", 244 00:16:25,900 --> 00:16:28,680 signifie que cette femme est une mère. 245 00:16:29,500 --> 00:16:34,320 Et ça peut conduire à une réinterprétation féministe 246 00:16:34,520 --> 00:16:38,360 qui dénonce le fait que toute représentation de femmes dans 247 00:16:38,560 --> 00:16:41,340 les médias ne peut être qu'une mère. 248 00:16:41,740 --> 00:16:45,080 Une femme ne peut donc se définir par les médias qu'en 249 00:16:45,280 --> 00:16:49,720 relation avec l'idée de maternité, avec l'idée de progéniture. 250 00:16:50,200 --> 00:16:54,380 Et toute femme se voit donc insinuer un statut de mère, 251 00:16:54,840 --> 00:16:55,940 d'une part. 252 00:16:56,260 --> 00:16:57,020 Donc ça, effectivement, 253 00:16:57,500 --> 00:17:02,240 on peut dénoncer cette vision 254 00:17:02,440 --> 00:17:07,200 patriarcale que construit justement le titre de la 255 00:17:07,400 --> 00:17:12,300 photographie comme «"Madone " ou comme "Pietà" de Bentalha. 256 00:17:12,700 --> 00:17:17,660 Et ça construit également un autre mythe, c'est que 257 00:17:18,140 --> 00:17:22,280 l'émotion serait toujours associée du côté des femmes, 258 00:17:24,420 --> 00:17:27,760 alors que les idées, l'explication, les raisons, 259 00:17:27,960 --> 00:17:30,340 l'explication rationnelle seraient du côté des hommes. 260 00:17:30,600 --> 00:17:33,620 C'est-à-dire que pour qu'une image puisse nous toucher, 261 00:17:33,820 --> 00:17:37,440 puisse nous provoquer des affects chez la lecture, 262 00:17:37,860 --> 00:17:42,580 il est plus facile d'utiliser 263 00:17:42,780 --> 00:17:46,780 la figure de la femme, et en particulier la figure de la mère, 264 00:17:47,980 --> 00:17:52,500 pour pouvoir développer une rhétorique du pathos et 265 00:17:52,700 --> 00:17:57,060 développer une rhétorique qui 266 00:17:57,260 --> 00:18:00,200 met en place finalement les conditions du care, 267 00:18:00,600 --> 00:18:03,320 c'est-à-dire que ce sont les femmes qui se consolent, 268 00:18:03,520 --> 00:18:04,380 qui prennent soin. 269 00:18:05,780 --> 00:18:09,820 Donc ce que je voulais dire ici, c'est que la photographie de presse, 270 00:18:10,020 --> 00:18:12,220 elle est paradoxale d'une certaine façon. 271 00:18:12,420 --> 00:18:15,180 Alors qu'elle montre un événement singulier, 272 00:18:15,380 --> 00:18:16,700 en tout cas qu'elle se rapporte et qu'elle doit 273 00:18:16,900 --> 00:18:19,500 signifier un événement singulier qui n'est arrivé 274 00:18:19,700 --> 00:18:24,360 qu'une seule fois dans le monde, elle le rend pérenne cet événement. 275 00:18:24,580 --> 00:18:27,480 Elle l'inscrit dans une mémoire et dans une histoire 276 00:18:28,060 --> 00:18:30,540 culturelle des images qui est beaucoup plus large. 277 00:18:31,660 --> 00:18:34,340 En quelque sorte toute photographie de presse, 278 00:18:34,560 --> 00:18:39,060 même la plus inédite et la moins prévisible, comporte 279 00:18:39,260 --> 00:18:41,580 déjà une part de déjà vu. 280 00:18:43,100 --> 00:18:46,840 Les jeux d'écho qui s'installent avec d'autres 281 00:18:47,040 --> 00:18:49,180 images présentes dans notre imaginaire, dans notre 282 00:18:49,380 --> 00:18:53,240 imaginaire culturel, dans notre mémoire, créent en 283 00:18:53,440 --> 00:18:58,020 quelque sorte une tension entre le caractère ponctuel 284 00:18:58,220 --> 00:19:01,980 et passager du factuel de l'événement qui est saisi par 285 00:19:02,180 --> 00:19:05,740 l'instantané de la photographie de presse et la 286 00:19:05,940 --> 00:19:09,900 permanence qui est proposée par les dimensions culturelles, 287 00:19:10,100 --> 00:19:11,460 les dimensions culturelles 288 00:19:11,660 --> 00:19:16,420 qui sont ressaisies par un regard, 289 00:19:18,140 --> 00:19:21,620 par un effet de lecture intericonique. 290 00:19:22,220 --> 00:19:24,000 Et on voit également que 291 00:19:24,200 --> 00:19:28,960 finalement l'interprétant 292 00:19:29,160 --> 00:19:31,600 d'une photographie de presse, c'est-à-dire le regard que 293 00:19:31,800 --> 00:19:34,440 l'on construit dessus, et donc sa signification 294 00:19:35,140 --> 00:19:37,100 n'est pas forcément un regard 295 00:19:38,740 --> 00:19:43,100 lié à l'actualité, mais ça peut être aussi un regard culturel. 296 00:19:43,300 --> 00:19:48,020 La culture, ou en tout cas la tradition culturelle, 297 00:19:48,220 --> 00:19:50,600 la tradition visuelle, peut être aussi un 298 00:19:50,800 --> 00:19:52,300 interprétant possible des 299 00:19:52,500 --> 00:19:56,600 discours médiatiques et qui 300 00:19:56,800 --> 00:20:00,800 permettent finalement à donner d'autres destinées à 301 00:20:01,000 --> 00:20:04,040 des simples images de presse, c'est-à-dire à les sortir de 302 00:20:04,240 --> 00:20:07,100 leur temporalité de représentation ou de 303 00:20:07,300 --> 00:20:08,520 commentaire de l'actualité. 304 00:20:11,420 --> 00:20:14,960 Alors, si le succès de "la Madone de Bentalha" repose en 305 00:20:15,160 --> 00:20:17,840 partie sur un effet de lecture intericonique, 306 00:20:18,080 --> 00:20:21,740 effet de lecture qui met donc en relation deux images, 307 00:20:22,340 --> 00:20:24,480 l'une ancienne et l'autre actuelle, 308 00:20:24,880 --> 00:20:29,720 et que ce regard, cet effet 309 00:20:29,920 --> 00:20:33,160 de lecture intericonique et cet effet de lecture culturel 310 00:20:33,360 --> 00:20:38,120 est construit par la légende en particulier, il arrive que 311 00:20:38,320 --> 00:20:41,080 certaines photos en temps de guerre, pour être efficaces, 312 00:20:41,360 --> 00:20:46,320 jouent intentionnellement sur des citations explicites et 313 00:20:46,520 --> 00:20:48,960 ce dès leur conception. 314 00:20:50,180 --> 00:20:53,200 C'est ce qu'on va voir avec 315 00:20:53,400 --> 00:20:56,980 l'autre photographie que je 316 00:20:57,180 --> 00:20:59,480 vous propose de réserver. 317 00:21:00,400 --> 00:21:05,360 Voici une photo qui a été prise sur le front ukrainien 318 00:21:05,900 --> 00:21:10,520 en 2023 et qui va devenir rapidement virale. 319 00:21:11,760 --> 00:21:14,630 Est-ce strictement une photographie de presse ? 320 00:21:14,830 --> 00:21:18,000 Non, puisqu'elle a été essentiellement postée sur le 321 00:21:18,200 --> 00:21:21,720 compte Instagram du photographe et à partir de ce 322 00:21:21,920 --> 00:21:25,280 compte elle a recueilli de très nombreux likes. 323 00:21:25,480 --> 00:21:28,100 Le photographe qui a posté 324 00:21:28,300 --> 00:21:31,120 cette photographie indique 325 00:21:31,320 --> 00:21:36,080 qu'il a reçu plus de 100 000 likes dans les premières 24 326 00:21:36,460 --> 00:21:40,440 heures où il a diffusé cette photographie. Alors que nous 327 00:21:40,640 --> 00:21:41,860 montre cette photographie ? 328 00:21:42,060 --> 00:21:46,380 Il nous montre des soldats au repos, ils ont l'air détendus, 329 00:21:46,580 --> 00:21:47,400 plutôt joyeux. 330 00:21:47,600 --> 00:21:51,300 Au centre de l'image, au centre de la composition visuelle, 331 00:21:51,640 --> 00:21:56,600 on retrouve une table autour desquels il y a des soldats, 332 00:21:57,160 --> 00:21:59,660 mais ce qui est important c'est que finalement il y a 333 00:21:59,860 --> 00:22:03,960 un soldat qui semble écrire une lettre. 334 00:22:04,720 --> 00:22:08,140 L'effet de réel de cette photographie est d'autant 335 00:22:08,340 --> 00:22:11,220 plus important que la photographie semble capturer 336 00:22:11,420 --> 00:22:14,460 un instant, semble être prise sur le vif. 337 00:22:14,800 --> 00:22:17,620 Aucun des soldats ne semble vraiment poser. 338 00:22:18,080 --> 00:22:20,480 Un seul regarde ou quelques-uns seulement 339 00:22:20,680 --> 00:22:23,960 regardent le photographe, les autres sont absorbés par 340 00:22:24,160 --> 00:22:26,800 la scène qu'ils sont en train de vivre et par le fait 341 00:22:27,000 --> 00:22:30,080 qu'effectivement le soldat écrit une lettre. 342 00:22:31,100 --> 00:22:34,620 C'est une photographie de guerre qui est pourtant bien 343 00:22:34,820 --> 00:22:37,600 contraire à nos attentes de l'imagerie traditionnelle de 344 00:22:37,800 --> 00:22:42,560 la photographie de presse qui représente ce qui se passe 345 00:22:43,060 --> 00:22:44,800 sur le front. 346 00:22:46,200 --> 00:22:49,600 Alors, comment expliquer que cette photographie a été 347 00:22:49,800 --> 00:22:53,630 autant partagée sur les réseaux sociaux numériques ? 348 00:22:53,830 --> 00:22:56,600 Comme je vous l'ai dit, cette photographie n'a pas 349 00:22:56,800 --> 00:23:00,240 été prise par un photojournaliste, par un photoreporter, 350 00:23:00,440 --> 00:23:03,680 mais par un artiste, Emeric Lhuisset. 351 00:23:04,520 --> 00:23:07,900 Emeric Lhuisset est un artiste qui crée des œuvres 352 00:23:08,100 --> 00:23:12,860 d'art photographiques sur les lieux mêmes des théâtres de guerre. 353 00:23:14,940 --> 00:23:17,080 Contrairement à ce que l'on pourrait penser, cette photo 354 00:23:17,280 --> 00:23:20,260 n'est pas accidentelle, elle est loin d'être une 355 00:23:20,460 --> 00:23:22,080 photo prise sur le vif même 356 00:23:22,280 --> 00:23:27,040 si elle imite cette notion de prise sur le vif. 357 00:23:27,640 --> 00:23:30,860 Cette photo, en tant que photographie d'art, et non 358 00:23:31,060 --> 00:23:34,060 pas en tant que photographie de presse, a été mise en scène 359 00:23:34,260 --> 00:23:38,760 précisément pour imiter un tableau, le tableau d'un peintre, 360 00:23:39,640 --> 00:23:44,600 Ilia Répine, et ce tableau est intitulé "Les Cosaques 361 00:23:44,800 --> 00:23:48,920 zaporogues écrivant une lettre au sultan de Turquie". 362 00:23:49,240 --> 00:23:53,880 Donc ce tableau du peintre Répine est un tableau de la 363 00:23:54,080 --> 00:23:58,840 fin du 19e siècle et du début 364 00:23:59,780 --> 00:24:00,720 du 20e siècle. 365 00:24:00,940 --> 00:24:03,080 Que représente ce tableau ? 366 00:24:03,280 --> 00:24:05,680 Ce tableau représente précisément une scène 367 00:24:05,880 --> 00:24:08,400 historique où un chef cosaque, 368 00:24:08,660 --> 00:24:13,620 un chef habitant ce qui est devenu l'Ukraine actuellement, 369 00:24:14,440 --> 00:24:19,400 écrit une lettre pour se moquer et insulter le sultan 370 00:24:19,880 --> 00:24:22,380 turc qui souhaite sa reddition. 371 00:24:22,800 --> 00:24:27,120 C'est au moment où la Turquie avait envahi une partie du 372 00:24:27,320 --> 00:24:29,700 territoire de ce que l'on nomme actuellement l'Ukraine. 373 00:24:30,560 --> 00:24:33,840 Effectivement cette référence picturale, cette citation 374 00:24:35,300 --> 00:24:39,640 picturale n'est pas connue par le public français. 375 00:24:40,560 --> 00:24:42,060 Pourquoi ? Parce que cette 376 00:24:42,260 --> 00:24:45,740 peinture pour les Ukrainiens est en quelque sorte 377 00:24:45,940 --> 00:24:49,240 l'équivalent de "la Liberté guidant le peuple pour les Français", 378 00:24:50,120 --> 00:24:54,580 un autre tableau d'Eugène Delacroix nous explique là le 379 00:24:54,780 --> 00:24:57,820 photographe. C'est un tableau 380 00:24:58,020 --> 00:25:02,260 qui marque, qui témoigne, 381 00:25:02,540 --> 00:25:06,240 qui symbolise la libération effectivement des Cosaques 382 00:25:06,720 --> 00:25:10,580 face à l'invasion turque du 19e siècle. 383 00:25:12,200 --> 00:25:17,160 Par ailleurs actuellement ce tableau, si important pour l'histoire 384 00:25:17,360 --> 00:25:21,760 des Ukrainiens, est un tableau qui n'est pas dans 385 00:25:21,960 --> 00:25:26,340 les collections des musées ukrainiens, mais qui se situe précisément 386 00:25:26,540 --> 00:25:29,980 à Saint-Pétersbourg, donc en Russie, qui est 387 00:25:30,180 --> 00:25:33,640 actuellement le pays contre lequel les Ukrainiens se 388 00:25:33,840 --> 00:25:34,680 battent actuellement. 389 00:25:35,060 --> 00:25:37,600 Les Ukrainiens sont en train de se battre contre 390 00:25:37,800 --> 00:25:40,980 l'invasion menée par la Russie. 391 00:25:43,680 --> 00:25:46,420 Donc vous voyez toute l'importance et toute la 392 00:25:46,620 --> 00:25:51,380 charge qu'a ce tableau premier, que justement la photographie 393 00:25:51,920 --> 00:25:56,880 imite en transposant 394 00:25:57,080 --> 00:25:59,780 finalement une scène historique du 19e siècle, 395 00:26:00,100 --> 00:26:05,060 représentée par un tableau, consolidé sous la forme d'un tableau, 396 00:26:05,540 --> 00:26:09,180 un tableau qui est très important dans l'histoire et 397 00:26:09,380 --> 00:26:10,700 la culture ukrainienne. 398 00:26:11,020 --> 00:26:15,980 Et cet artiste, Emeric Lhuisset, va donc actualiser ce tableau 399 00:26:16,580 --> 00:26:18,660 important dans l'histoire de 400 00:26:18,860 --> 00:26:22,940 l'Ukraine en faisant un 401 00:26:23,140 --> 00:26:26,100 parallèle finalement entre l'invasion turque et 402 00:26:26,300 --> 00:26:30,540 l'invasion russe actuelle, et en demandant aux soldats 403 00:26:30,740 --> 00:26:34,560 qui se trouvent sur le front ukrainien de poser, de 404 00:26:34,760 --> 00:26:38,380 recomposer ce tableau pour le citer. 405 00:26:41,760 --> 00:26:45,780 Mais ce qui est aussi important dans la démarche, 406 00:26:45,980 --> 00:26:48,920 et pour comprendre la viralité et le succès 407 00:26:49,120 --> 00:26:52,920 finalement de cette photographie, c'est que certes il y a une 408 00:26:53,120 --> 00:26:55,480 volonté de citer un tableau important, 409 00:26:55,840 --> 00:26:59,480 de le réactualiser en prise 410 00:26:59,680 --> 00:27:04,440 justement avec ce qui se passe actuellement sur le 411 00:27:04,640 --> 00:27:05,960 front ukrainien, mais 412 00:27:06,160 --> 00:27:10,920 également cette photo est à 413 00:27:11,360 --> 00:27:14,860 comprendre par rapport à ce qui s'est passé au tout début 414 00:27:15,060 --> 00:27:16,640 de l'invasion russe. 415 00:27:16,840 --> 00:27:21,040 Et donc il faut avoir une lecture finalement peut-être plus, 416 00:27:21,320 --> 00:27:26,280 enfin très précise des 417 00:27:26,480 --> 00:27:30,260 différents éléments, des différents épisodes de 418 00:27:30,460 --> 00:27:33,500 l'invasion russe en Ukraine, du moins dans la première année, 419 00:27:33,700 --> 00:27:35,580 dans les premiers jours. 420 00:27:37,180 --> 00:27:42,040 Il y a un épisode qui est très connu cette fois-ci par la presse, 421 00:27:42,240 --> 00:27:45,960 c'est l'épisode d'un soldat ukrainien qui refusa de se 422 00:27:46,160 --> 00:27:50,920 rendre par rapport à l'envahisseur russe. 423 00:27:51,440 --> 00:27:56,400 Les médias ont célébré cet 424 00:27:58,440 --> 00:28:02,800 acte de bravoure, cet acte de résistance, et ont donné un nom, 425 00:28:03,020 --> 00:28:07,940 ils ont rendu public le nom 426 00:28:08,140 --> 00:28:10,340 de ce soldat, il s'agit de Roman Gribov. 427 00:28:12,600 --> 00:28:17,560 Gribov a répondu par radio face aux injonctions de 428 00:28:17,760 --> 00:28:21,020 l'envahisseur russe de se rendre, 429 00:28:21,360 --> 00:28:25,340 a répondu par radio "Navire 430 00:28:25,540 --> 00:28:28,060 de guerre russe va te faire foutre !". 431 00:28:28,280 --> 00:28:32,460 Et cette phrase est devenue légendaire justement comme 432 00:28:32,660 --> 00:28:37,040 étant une phrase symbolique de la résistance ukrainienne, 433 00:28:37,320 --> 00:28:41,240 et cette phrase elle fait précisément écho dans 434 00:28:41,440 --> 00:28:45,420 l'imaginaire ukrainien à la lettre qui est représentée 435 00:28:45,620 --> 00:28:50,380 par le tableau du 19e siècle où le cosaque refuse la 436 00:28:50,700 --> 00:28:53,980 reddition du sultan et l'insulte. 437 00:28:54,200 --> 00:28:58,060 Par la suite ce soldat sera fait prisonnier par les 438 00:28:58,260 --> 00:29:02,000 Russes puis sera libéré, or précisément ce soldat 439 00:29:02,200 --> 00:29:06,820 nommé Roman Gribov est celui qui tient le rôle du scribe 440 00:29:07,020 --> 00:29:10,580 dans la reconstitution du 441 00:29:10,780 --> 00:29:15,540 tableau par la photographie. 442 00:29:15,740 --> 00:29:20,600 Donc vous voyez qu'il y a un système de strates entre un 443 00:29:20,820 --> 00:29:24,200 épisode historique et un 444 00:29:24,400 --> 00:29:29,160 épisode actuel, donc il y a une sorte de mélange dans 445 00:29:29,860 --> 00:29:32,380 cette photographie qui est pourtant une photographie de 2023, 446 00:29:32,920 --> 00:29:37,080 de différentes temporalités, la temporalité historique et 447 00:29:37,280 --> 00:29:39,420 la temporalité de l'actualité. 448 00:29:40,780 --> 00:29:44,780 Et c'est bien cette photographie qui est une 449 00:29:44,980 --> 00:29:48,500 photographie d'art, c'est bien une transposition intentionnelle, 450 00:29:48,700 --> 00:29:51,660 donc une citation intentionnelle d'un tableau 451 00:29:51,860 --> 00:29:56,400 emblématique de l'histoire et de la mémoire historique de 452 00:29:56,600 --> 00:30:00,120 l'Ukraine qui est ici en jeu 453 00:30:00,320 --> 00:30:03,500 dans la lecture de cette photographie. 454 00:30:03,700 --> 00:30:05,680 C'est pour ça qu'effectivement un public 455 00:30:05,880 --> 00:30:10,640 français ne perçoit pas immédiatement toute la portée 456 00:30:11,280 --> 00:30:16,200 symbolique que représente cette citation photographique 457 00:30:16,400 --> 00:30:17,160 d'un tableau. 458 00:30:18,440 --> 00:30:21,840 Et on voit qu'en revanche 459 00:30:22,040 --> 00:30:26,040 cette lecture est bien perçue 460 00:30:26,240 --> 00:30:31,000 par le public ukrainien parce qu'elle circule partout, 461 00:30:31,660 --> 00:30:35,180 elle a été même relayée par des ministères ukrainiens, 462 00:30:35,380 --> 00:30:39,220 le ministère de la Défense, le ministère des Affaires étrangères, 463 00:30:39,420 --> 00:30:42,960 le ministère de la Culture sur leurs comptes et sur 464 00:30:43,160 --> 00:30:46,940 leurs réseaux sociaux numériques, et elle circule même, 465 00:30:47,140 --> 00:30:50,280 elle a un certain succès, une certaine viralité dans 466 00:30:50,480 --> 00:30:55,240 les pays baltes, donc des pays qui sont si ce n'est limitrophes, 467 00:30:56,400 --> 00:30:59,100 mais en tout cas dans la même ère culturelle que l'Ukraine 468 00:30:59,300 --> 00:31:03,980 et pays baltes qui redoutent également une invasion russe. 469 00:31:06,280 --> 00:31:10,720 Donc on voit ici que l'efficacité symbolique de la 470 00:31:10,920 --> 00:31:15,680 citation picturale par la 471 00:31:15,880 --> 00:31:19,140 photographie fait que la photographie devient une arme 472 00:31:19,340 --> 00:31:22,700 de guerre et de soutien au peuple ukrainien, 473 00:31:22,900 --> 00:31:26,500 c'est-à-dire que cette photographie, qui est plutôt une 474 00:31:26,700 --> 00:31:28,900 photographie d'art qu'une photographie d'actualité, 475 00:31:29,220 --> 00:31:33,600 va participer finalement à une certaine bataille des images, 476 00:31:34,160 --> 00:31:36,980 à une certaine bataille effectivement de la mémoire 477 00:31:37,180 --> 00:31:40,500 culturelle entre l'Ukraine et 478 00:31:40,700 --> 00:31:43,340 la Russie actuelle. 479 00:31:44,040 --> 00:31:45,660 Je vous remercie.